Août 1914. La Première Guerre Mondiale vient d’éclater, et aucun des belligérants n’imagine qu’elle est appelée à durer. Conformément au « Plan Schlieffen », l’Allemagne a concentré l’essentiel de ses forces à l’Ouest, pour abattre la France en une seule campagne d’un mois ou deux, ne laissant à l’Est qu’un mince rideau défensif, face à l’armée du Tsar. Le calcul allemand se fonde sur les retards de la mobilisation russe, délai dans lequel doit impérativement être terrassée l’armée française. Or, les Russes mobilisent plus vite que prévu, et lancent une offensive en Prusse orientale. Paradoxe : alors que l’armée allemande échouera à capturer Paris, elle parviendra à l’emporter, à Tannenberg, sur un adversaire supérieur en nombre. Ce gigantesque « pat » stratégique figera la guerre pour plusieurs années.
La victoire allemande de Tannenberg a, par la suite, suscité bien des controverses. La catastrophique défaite russe a été vue comme un sombre avant-goût de l’effondrement final du tsarisme. Mais a également prévalu une autre interprétation : le désastre n’aurait été qu’une mission – consciente – de sacrifice, l’armée russe offrant en holocauste plusieurs dizaines de milliers des siens pour une offensive condamnée à l’échec, mais destinée à contraindre les Allemands à renforcer leurs défenses orientales aux dépends de leur marche vers Paris… La vérité, toutefois, est autre, comme le démontre Pierre Rigoux dans cet ouvrage documenté et clair.
Revenant sur les origines et le développement, tourmenté, de l’alliance franco-russe, l’auteur insiste sur les mésententes et les malentendus régnant au sein d’une coalition riche d’arrière-pensées. Les généraux russes, en particulier, regrettent pour la plupart d’avoir affaire à des Français, et admirent autant qu’ils redoutent la puissante armée du Kaiser. Quand vient la guerre, toutefois, l’alliance ne se dissout pas, et l’armée russe, à la surprise des Allemands, parvient à entrer en jeu plus rapidement que prévu. Or, malgré leur supériorité numérique écrasante, les Russes ne parviendront pas à l’emporter. La faute à une stratégie dispersée (il faut attaquer à la fois l’Allemagne et l’Autriche, donc la Prusse orientale et la Galicie !), à une logistique déficiente, à des renseignements mal exploités (l’état-major du Tsar connaît le détail des intentions stratégiques allemandes, mais n’en tient pas compte), à de récurrentes difficultés de communications entre les différentes unités, au point de mettre en échec tout espoir de coordination de leurs mouvements, sans oublier, évidemment, la part de l’erreur humaine, et la pugnacité d’un adversaire qui mise tout, précisément, sur sa propre mobilité… et les points faibles de l’envahisseur.
Cet ouvrage solidement charpenté réfute donc la thèse du « sacrifice », ramenant le désastre de Tannenberg à des proportions exclusivement militaires. Dans pareille équation, le ravitaillement était primordial, mais chez les armées du Tsar, l’intendance n’a pas suivi. L’année Quatorze allait en effet montrer que l’arsenal et les ressources logistiques de l’époque favorisaient surtout la défensive aux dépends de la mobilité. En tous les cas, ce livre se veut surtout un hommage à ces combattants russes, officiers ou simples soldats, courageux et entraînés, mais mal servis par leur propre régime…
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