Hitler s’étant suicidé le 30 avril 1945 devant l’avance d’une coalition de forces représentant la Terre entière ou presque, la tentation était forte de lui prêter des ambitions de conquête mondiale, dès le berceau ou peu s’en faut. Il faudrait un livre pour énumérer les bons esprits qui y ont cédé... bien que son irrationalité soit au moins égale à celle du nazisme lui-même.
Le mythe s’est écaillé, d’abord, en Allemagne, dans les années soixante. On y a vu apparaître - à l’Ouest - une école « programmologue », attachée à lire d’abord Hitler pour essayer seulement ensuite de le comprendre. Alors que Mein Kampf était dédaigneusement traité de « fatras de lectures mal digérées », on a vu soudain apparaître une cohérence dans ce livre de 1924, prolongé en 1928 par un « second livre » resté inédit. D’où l’idée que Hitler avait agi en suivant un programme. Mais les pionniers de cette école ont laissé à une nouvelle génération, plus internationale, apparue peu avant 1990, beaucoup de besogne.
Face aux complexités de la vie, les hommes qui suivent à la lettre un programme sont vite mis hors jeu. S’il est fondamental, pour l’historien, de mettre au jour ce programme lorsqu’il existe, toute la question est de savoir comment ceux qui l’ont mis en oeuvre se sont adaptés aux surprises de la réalité : ont-ils définitivement enterré leurs projets ? Y ont-ils renoncé provisoirement, pour y revenir quand l’occasion s’en présentait ? Pour Hitler, les « programmologues » ont choisi cette deuxième solution.
On peut résumer Mein Kampf en quelques lignes : l’Allemagne, tout en parquant et en refoulant ses Juifs, race inférieure et parasite, doit s’agrandir, mais seulement vers l’Est. Car les Slaves, autre race inférieure, mais plus propre que les Juifs à travailler pour des maîtres, sont impuissants à mettre en valeur eux-mêmes les richesses qu’une aveugle nature leur a imparties. L’Allemagne obtiendra, pour étendre sur eux sa domination, l’appui ou au moins la neutralité bienveillante de l’Angleterre, peuplée comme elle de bons « Aryens » - cependant que la France doit voir sa puissance drastiquement réduite.
Pour Hillgruber ou Jäckel, le principal échec des nazis, la situation conflictuelle créée avec l’Angleterre en 1938, débouchant sur la guerre en 1939 puis sur l’assaut aérien contre la Grande-Bretagne à l’été de 1940, était une renonciation forcée au programme - et le mur infranchissable de la résistance anglaise, conduisant à rechercher une issue vers l’est en 1941, l’occasion presque chanceuse et inespérée d’un « retour au programme ». Une dimension, pourtant bien connue, du personnage de Hitler manque ici : celle de la ruse.
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