Dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, à Ekaterinbourg, dans l’Oural, les Bolchéviks assassinèrent froidement l’ex-Tsar Nicolas II et toute sa famille, son épouse Alexandra, ses quatre filles Marie, Olga, Tatiana et Anastasia, ainsi que son fils Alexis, et leurs domestiques. D’abord abattues par balles, les victimes furent achevées à coups de crosse et de baïonnettes, puis furent transportées en camion et promptement jetées dans un puits de mine. Le lendemain, cependant, les bourreaux durent extraire les cadavres de leur sépulture sordide, du fait que le massacre n’était pas passé inaperçu, et les corps furent enterrés dans une fondrière, quelques kilomètres plus loin… où ils furent retrouvés six décennies plus tard par des enquêteurs amateurs. Des expertises, notamment génétiques, menées après la chute de l’U.R.S.S., établirent définitivement que ces corps étaient bel et bien ceux des Romanov. Ce qui était, enfin, refermer le dossier entourant les circonstances exactes du massacre.
Dans la plus pure tradition russe des "faux Tsars", bien des rumeurs avaient en effet couru, bien des "survivants" s’étaient présentés, et bien des théories avaient circulé, peut-être par refus d’admettre la triste réalité de l’extermination d’une famille entière, devenue l’un des symboles de la barbarie communiste. Lénine avait également eu conscience des implications médiatiques d’un tel meurtre, ce qui explique ses efforts répétés pour camoufler la vérité, organisant toute l’opération de telle sorte qu’elle apparaissait officiellement comme résultant d’une initiative du Soviet local, sachant que le régime bolchévik s’attacha aussi à faire croire à la survie d’une partie de la famille, pour éviter de donner prise à la critique dans l’arène diplomatique. Cette intoxication se justifiait d’autant plus, en 1918 du moins, que les Allemands, avec qui une paix fragile venait d’être conclue à Brest-Litovsk, demandaient à ce que la famille impériale soit bien traitée (l’épouse du Tsar étant d’origine allemande). Les mensonges, parfois, contradictoires, du régime bolchévik eurent également un effet inattendu, nourrissant en effet les thèses survivantistes...
Pierre Lorrain, spécialiste de la Russie, revient ainsi sur cette affaire controversée, retraçant les origines de cette sinistre « nuit de l’Oural » (pour reprendre le titre original de l’ouvrage) : la (relative) incompétence politique de Nicolas II, sa relation passionnelle avec son épouse Alexandra, l’immense souffrance ressentie par le couple impérial au regard de l’hémophilie du prince-héritier (alimentant la culpabilité de la Tsarine, qui l’avait effectivement transmise à son fils), tenue secrète, l’influence grandissante de Raspoutine, le dynamisme économique fracassé par la Grande Guerre, le laminage progressif de l’Etat, la Révolution de février 1917, le putsch bolchévik d’octobre de la même année… M. Lorrain insiste sur le rôle décisif de Lénine, d’abord intéressé par l’idée d’un procès du Tsar (avec Trotski dans le rôle de l’Accusateur public), mais ordonnant, avec les dirigeants bolchéviks, la mise à mort de "Nicolas le Sanglant" dans un contexte où la Révolution - leur Révolution - est menacée de toutes parts. Ambiance de fin de règne, tragédies personnelles, guerre civile, manipulations internes et diplomatiques poussées à l’extrême : on croirait lire un roman, mais tout est vrai, issu des archives russes auxquelles a eu accès l’auteur.