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La Grande Fraude

Crime, subprimes et crises financières

Jean-François Gayraud

L’actuelle crise financière symbolisée par les défaillances des dettes souveraines grecque, américaine, japonaise, ne doit pas faire oublier qu’elle s’inscrit dans une tendance de plus longue durée, née voici une trentaine d’années, et consistant en une répétition pour ainsi dire cyclique des catastrophes boursières. La déréglementation des circuits financiers semble en effet avoir libéré les instincts prédateurs, confirmant une fois de plus que la liberté totale tue la liberté. « Greed is good », pouvait ainsi proclamer Gordon Gekko, le protagoniste-phare du film Wall Street d’Oliver Stone, en… 1987. Devenus opaques, désorganisés, en un mot soumis à la loi de la jungle, les marchés ont sombré dans l’instabilité, créant une situation à hauts risques pour l’économie mondiale.

La crise des subprimes, du nom de ces prêts hypothécaires accordés aux plus démunis, qui se révélaient rapidement incapables de les rembourser, constituait jusqu’à cette année l’illustration la plus dramatique de cette dérive. Curieusement, sa dimension criminelle n’a guère été évoquée, aux Etats-Unis comme en France. Il est vrai que la droite préfère dénoncer les « pommes pourries » sans réfléchir plus avant au système qui les a générées, tandis que la gauche se complaît dans une dénonciation plus abstraite dudit système – sans aller au bout de sa logique contestataire une fois parvenue au pouvoir.

Or, démontre Jean-François Gayraud dans ce livre stimulant, la crise des subprimes résulte bel et bien d’un univers financier où la fraude est devenue systémique. A l’origine de cette nouvelle variante du crime organisé, le rêve américain, perverti ici jusqu’à la moelle : devenir propriétaire de sa résidence principale. Les ménages américains n’ont pas hésité à s’endetter, souvent lourdement, pour acquérir ce symbole de réussite sociale. Or, le système de prêt qui s’est instauré ces trente dernières années sur fond de dérégulation sauvage, s’est gavé de cet endettement pour accumuler les profits à court terme, au risque de s’écrouler.

Tout d’abord, ont proliféré des sociétés de crédit, qui à la différence des banques de dépôt et des caisses d’épargne n’étaient pas soumises à la législation fédérale applicables à ces dernières. Elles ont accordé des prêts hypothécaires à des Américains démunis, dans la mesure où, d’une part, la rémunération des courtiers était proportionnelle au nombre de prêts négociés et, d’autre part, elles pouvaient revendre ces crédits sur les marchés financiers, ce qui leur évitait d’en assumer les risques. Ces crédits étaient entre-temps titrisés, c’est-à-dire transformés en produits financiers, intégrés à des portefeuilles de titres constitués de plusieurs centaines de « tranches » de dettes plus ou moins risquées. Ainsi injectés dans le marché, ces titres « toxiques » n’en devenaient pas moins source de dividendes, puisque le risque qui y était attaché était totalement mutualisé. Mais à supposer que l’emprunteur fasse défaut, le titre perdait de sa valeur, contaminant le portefeuille, ce qui pouvait entraîner une réaction en chaîne et un effondrement des valeurs boursières. Pourquoi s’inquiéter, cependant ? Les subprimes avaient été accordés sur fond de boom de l’immobilier : en cas de défaillance de l’emprunteur, son domicile pouvait servir de gage, et être revendu à bon prix… Or, les défaillances répétées des emprunteurs pauvres ont précisément généré cette crise de l’immobilier ayant abouti à emballer la déréliction des subprimes.

L’opacité du système, sa complexité aussi, de même que la possibilité de se débarrasser de tels crédits, ont perpétué ce qui est devenu un gigantesque agglomérat de fraudes. D’autant que les banques d’affaires qui opéraient la titrisation et spéculaient sur ces portefeuilles savaient parfaitement ce qu’elles faisaient, puisqu’elles possédaient la plupart des sociétés de crédit qui pratiquaient ces prêts abusifs. Les agences de notation, la Réserve fédérale, qui avaient pourtant connaissance, elles-aussi, de ces procédés douteux, les ont officiellement appuyés. L’inconscience et l’incompétence ne sont pas seules en cause : la cupidité, la corruption ont également joué. L’Etat fédéral, il est vrai, préférait consacrer davantage de moyens à lutter contre le terrorisme – quitte à le voir partout – aux dépends de la répression des fraudes… A tort, d’ailleurs, puisque la Mafia a elle-aussi profité de cette arnaque gigantesque, aidant complaisamment à blanchir l’argent de certains de ces portefeuilles toxiques : les « Familles » sont ainsi sorties renforcées de la crise - une première.

Et pourtant, souligne M. Gayraud, cette catastrophe financière n’a que difficilement accouché d’une véritable réflexion sur la criminalité en col blanc. Tant il est vrai que nos élites peinent à se remettre en cause, et à accepter de se soumettre aux projecteurs de la Justice. Surtout, Wall Street a acquis un pouvoir tentaculaire propre à empêcher toute réforme en profondeur de ses institutions. Au point que l’on peut légitimement s’interroger sur la survie de la démocratie américaine.

Nicolas Bernard

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Titre : La Grande Fraude. Crime, subprimes et crises financières
Auteur : Jean-François Gayraud
Editeur : Editions Odile Jacob
Nombre de pages : 272
Publication : avril 2011
Prix : 22,90 €
ISBN : 978-2738126276

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