Paradoxe : si le vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin a fait l’objet de commémorations intensives, il ne semble en avoir été de même de celui de la « révolution roumaine » qui avait renversé l’un des pires tyrans du Bloc de l’Est, Nicolae Ceaucescu. C’est qu’elle n’a, quand on y regarde de plus près, pas le même charme que la disparition, improvisée mais pacifique, des autres « démocraties populaires ». Le dictateur détesté, on le sait, a moins été balayé par le peuple qu’il n’a été victime d’un coup d’Etat, aboutissant à une parodie de procès précédant une exécution sommaire. Le mouvement de manifestation populaire a été, on le sait également, largement alimenté par le « mensonge de Timisoara », une rumeur ayant fait croire à un massacre perpétré par la police politique du régime, la Securitate. Autrement dit, la « révolution roumaine » n’aurait tenu qu’en quelques mots : violences, mensonges, mystification.
Telle est du moins l’opinion de Radu Portocala, qui synthétise ici ses propres recherches sur ce qu’il appelle une « révolution en trompe-l’œil ». Effectivement, l’enquête impressionne, présentant un faisceau d’indices des plus troublants tendant à démontrer que la chute de Ceaucescu aurait pu être commanditée, voire organisée, par l’Union soviétique de Gorbatchev, de manière à se débarrasser des derniers fossiles de la « Guerre Froide » et assurer une rénovation en profondeur du « socialisme »… En quoi les Soviétiques auraient réellement fait preuve d’ingratitude. En effet, rappelle M. Portocola, Ceaucescu a été l’un de leurs plus fidèles satrapes. Cet apparatchik avait réussi à s’imposer à la tête du Parti communiste roumain en se donnant, comme Staline, des allures de médiocre aisément manipulable, ce qu’il n’était précisément pas. Ceaucescu avait certes donné une façade d’autonomie à sa politique étrangère, tout en restant concrètement attaché au Bloc de l’Est. Sur le plan intérieur, le régime avait sombré dans le culte de la personnalité, accumulant les bévues socio-économiques, réduisant le pays à une foule de miséreux, bref attirant sur lui toutes les haines de l’opinion.
En 1989 pourtant, rien ne prédispose le système Ceaucescu à s’effondrer. La Securitate, l’armée tiennent le pays en main. Mais à Moscou, le vent a tourné. Les réformateurs, avec Gorbatchev, ont désormais pignon sur rue. Ils libéralisent l’U.R.S.S., tout en accordant des concessions à l’Occident. Dans ce contexte, Ceaucescu n’a plus sa place. Pire, il gêne. Est-ce que Gorbatchev a cherché à s’en débarrasser ? Radu Portocala le pense, essayant de démontrer, de manière inégale, que le K.G.B. a lancé une vaste campagne de déstabilisation et d’intoxication à l’échelle roumaine et internationale, de manière à attiser le feu contre Bucarest. Cette campagne aurait également impliqué plusieurs pontes du régime communiste local, y compris jusque dans l’entourage du « Génie des Carpates », comme on surnommait le tyran. D’où la rapidité stupéfiante de l’effondrement de la dictature, remplacée au pied levé par un gouvernement à l’allure modérée, estampillé « révolutionnaire ».
Le dossier présenté par Radu Portocala se fonde moins sur des preuves irréfutables que plusieurs indices épars mais non négligeables, lesquels servent une intuition qui, parfois, erre quelque peu (notamment lorsque l’auteur remet en cause la réalité, bien établie, de la fuite en hélicoptère de Nicolae Ceaucescu). Il prouve surtout que l’histoire de la chute des démocraties populaires reste encore à écrire, à condition que la Roumanie ose regarder son passé en face.
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