Rarement depuis le marxisme un courant de pensée n’a suscité autant de polémiques. Les néo-conservateurs américains, en effet, sont souvent assimilés à ce que l’Amérique pouvait produire de pire. Ces « Docteurs Folamour » en puissance rêveraient d’une Amérique qui, sûre de son bon droit, n’aurait aucun compte à rendre à personne et serait libre d’exporter la démocratie à coups de bombardements pseudo-chirurgicaux. Paranoïaques et mégalomanes, ils seraient également de dangereux trublions qui, si on les laissait faire, seraient capables de susciter une guerre mondiale au nom de leurs idéaux de croisade. Paul Wolfowitz, Richard Perle, comptent parmi les plus médiatisés de ces apprentis sorciers.
Il y a lieu, cependant, de se méfier des préjugés. L’idéologie néo-conservatrice, en définitive, quelle est-elle ? Quels sont ses promoteurs ? Ses appuis ? Son influence véritable ? Autant de questions ayant suscité bien trop de théories du complot pour espérer un apaisement du débat. L’on doit cependant à deux spécialistes français des questions internationales, Alain Frachon et Daniel Vernet, cet essai propre à apporter une vision plus nuancée de ces théoriciens si décriés.
Premier constat, propre à surprendre : la plupart d’entre eux sont issus de la gauche, ont plus que fricoté avec le marxisme. Ce qui amène à un second constat : dans l’ensemble, gauchistes déçus, les « néo-cons » sont des idéalistes, inlassables défenseurs de la démocratie contre la tyrannie – jadis soviétique, puis baasiste, et islamiste. Au point de verser dans la critique du gouvernement américain, dans les années 70-80. C’est que le réalisme à la Kissinger, qui s’accommode de bien des dictatures, leur déplaît souverainement. Convaincus que ce sont leurs recommandations stratégiques qui ont scellé la chute de l’U.R.S.S., ils n’ont cessé de dénoncer le danger que faisait courir le terrorisme islamiste contre les Etats-Unis, dans les années 90. Plus exactement, ils ont stigmatisé l’Irak de Saddam Hussein, puissance perturbatrice gérée par un autocrate déséquilibré, à mettre d’urgence hors d’état de nuire avant qu’il ne développe des armes de destruction massive. La destruction d’une telle dictature, à l’inverse, offrirait aux Etats-Unis la perspective de pacifier durablement le Moyen-Orient.
Ainsi, les attentats du 11 septembre 2001, sans les surprendre, confortent leurs théories sur le « nouvel ordre mondial », et offrent au Président George W. Bush un cadre explicatif propre à justifier la « guerre contre la terreur », qui aboutira notamment à l’invasion de l’Irak en 2003. Sans l’aval des Nations Unies : les néo-conservateurs ne croient qu’en la libre Amérique, pas en des instances nationales dont la bureaucratie fait le jeu des forces du Mal. La guerre tourne au bourbier ? Les néo-conservateurs refusent de l’assumer. L’intention était pure. C’est le Pentagone, sous Donald Rumsfeld (qui est tout sauf néo-conservateur), qui a tout gâché en refusant d’accorder à la croisade les moyens de sa réussite. Peu importe. Les néo-conservateurs, sous le second mandat de Bush, n’ont plus la cote. Retour au réalisme. Pour combien de temps ?
En définitive, ce qui ressort de cette remarquable synthèse c’est qu’à l’instar des marxistes, les « néo-cons » restent avant tout des intellectuels, dont les brillantes théories échouent souvent sur les rivages du réel. Il est, dès lors, impossible de réduire ces derniers à des agents des grandes sociétés industrielles, pétrolières, financières, même s’il eût été intéressant de décrypter leurs liens avec ces complexes économiques d’où ils tirent leurs confortables revenus. A la fois sympathiques et inquiétants, stimulants et irresponsables, les néo-conservateurs n’en ont pas moins élaboré un corpus doctrinal propre à inspirer, pour le meilleur et pour le pire, la diplomatie des Etats-Unis. Après tout, d’autres intellectuels que l’on disait "les meilleurs et les plus intelligents" ont bien entraîné l’Amérique dans la débâcle vietnamienne...
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