Bruay en Artois (Pas de Calais), jeudi 6 avril 1972, vers 14 h 30 : le cadavre de Brigitte Dewèvre, une jeune fille de quinze ans issue d’une famille de mineurs, est découvert accidentellement par des enfants dans un terrain vague où ils jouent au football. Brigitte a été étranglée, et frappée plusieurs minutes après son décès. Cet assassinat aurait pu rejoindre la longue liste des faits divers enregistrés par la procédure judiciaire, mais il n’en sera rien. C’est que les enquêteurs finissent par suspecter le notaire de la ville, Pierre Leroy. Un notable aurait donc tué une fille du prolétariat ! L’émotion, à Bruay, est considérable. Elle est alimentée par la conduite du juge d’instruction, Henri Pascal, qui croit tenir le coupable et ne se prive pas de le suggérer à une presse que ce dossier enflamme, parce qu’il passionne l’opinion.
Bref, de judiciaire, l’affaire devient politique. Bruay, une ville totalement intégrée à l’univers de la mine de charbon du Nord, évoque chez certains esprits le parfum romantique de Germinal. La mort de Brigitte est assimilée à un crime bourgeois perpétré à l’encontre de la condition ouvrière. « Notable, donc coupable » : l’apophtegme prend valeur de vérité, Pierre Leroy et sa maîtresse Monique Mayeur deviennent les boucs émissaires d’une justice en mal de preuves, d’une presse en mal de sensationnel, et d’une petite clique d’extrême gauche – en l’occurrence : maoïste – en mal de révolution. C’est que les « Maos » profitent de l’aubaine pour tenter de réactiver le concept de « lutte des classes »... Et ce, alors que les preuves à charge sont inexistantes, si l’on excepte quelques incohérences – au demeurant parfaitement explicables si l’on ne retient pas l’hypothèse du geste criminel – dans les nombreuses dépositions du couple Leroy-Mayeur.
En définitive, l’affaire tournera au fiasco intégral. Pierre Leroy et Monique Mayeur bénéficieront d’un non-lieu et seront remis en liberté, tant leur innocence sautait aux yeux. Un adolescent, Jean-Pierre Flahaut, s’accusera du crime, mais ses déclarations, quoique troublantes, sont incohérentes et entrent parfois en contradiction avec les faits : il sera acquitté au bénéfice du doute. L’opinion finira par être écoeurée d’un fait divers qui n’en finit pas. Les maoïstes, pour leur part, se déchireront. « Beaucoup de bruit pour rien », en d’autres termes, à ceci près que des réputations ont été saccagées, et que le coupable court toujours.
Cette affaire complexe, qui intéresse à la fois la Justice et la sociologie, l’historien Pascal Cauchy nous la relate avec clarté dans cet ouvrage indispensable pour qui voudrait en connaître les tenants et les aboutissants – en particulier si l’on considère la production éditoriale qu’elle a générée, et le plus souvent de fort médiocre facture. Le rôle du juge Pascal est ainsi réévalué : l’homme n’a pas cherché à se rendre populaire auprès de l’opinion comme son attitude a pu alors le laisser croire, mais a cherché à profiter du tohu-bohu médiatique pour s’attaquer au concept de « secret de l’instruction », qu’il contestait radicalement. Pascal Cauchy présente également les lieux du crime pour ce qu’ils sont : Bruay est, en 1972, une ville dont le passé mineur est encore présent, mais dont la métamorphose économique et sociale, sur fond de crise du charbon, s’impose jour après jour. L’auteur s’attarde en outre sur l’implication de l’extrême gauche maoïste française dans la prise en charge médiatique du dossier. Lutte des classes agonisante, corons en déclin, apogée d’un maoïsme des plus éphémères : indéniablement, le crime de Bruay permet de photographier une France en pleine transition, où les réalités d’hier se débattent pour survivre aux mutations de l’heure.
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