Alors que sort sur les écrans le film Walkyrie, consacré à l’attentat du 20 juillet 1944, il n’est pas inutile de s’intéresser à la vie même de la cible des conjurés, Adolf Hitler. A cet égard, les éditions Flammarion ont pris l’initiative de rééditer, en l’allégeant de ses milliers de notes de référence, la monumentale biographie que lui avait consacrée l’historien britannique Ian Kershaw dix ans auparavant.
Médiéviste de formation, Ian Kershaw est finalement venu à l’histoire du nazisme par l’étude de l’opinion publique allemande sous le IIIème Reich, qui lui offrira la possibilité de composer une œuvre majeure sur ce même thème, publiée en français voici quelques années par les éditions du C.N.R.S. Cet historien est ainsi devenu un spécialiste des structures et de la nature du pouvoir nazi, et de la manière dont le charisme en politique pouvait fonder les bases d’un système totalitaire. Inévitablement, à étudier constamment les différents aspects de la domination hitlérienne, et la manière dont elle était perçue, tolérée ou pas, du peuple allemand, M. Kershaw s’est intéressé à la personnalité du Führer lui-même. Ainsi, le genre biographique, qu’il dédaignait antérieurement, lui a permis d’enrichir ses analyses structurelles.
Il en a résulté un ouvrage dense, mais limpide, le style littéraire de l’auteur étant parfaitement restitué par son traducteur, Pierre-Emmanuel Dauzat. Des origines de la famille Hitler au suicide du dictateur - et à la disparition de son régime -, Ian Kershaw évoque, avec une précision jamais rebutante, les étapes de la vie d’un homme qui, d’enfant gâté à raté artistique, de fanatique vétéran de la Grande Guerre à agitateur de brasserie, de chef politique à tyran raciste, de chef de guerre à mort en sursis, provoqua une immense catastrophe mondiale. « Jamais dans l’Histoire, pareille ruine matérielle et morale n’avait été associée au nom d’un seul homme », écrit M. Kershaw en conclusion de son travail. Mais Hitler n’a pas été seul, rappelle-t-il. Le lecteur croise la route de ses séides, les Göring, les Himmler, les Goebbels, assiste à la mise en pratique de sa politique antisémite (de l’exclusion au génocide), est le témoin de ses grands triomphes diplomatiques et militaires, en attendant l’ère des revers, les conjurations destinées à le renverser, et la destruction finale de son œuvre mortifère - sans oublier le point de vue de son propre peuple.
Surtout, Ian Kershaw a pu dégager une notion novatrice du fonctionnement du pouvoir hitlérien, le « travail en direction du Führer », parfaitement résumé par un haut-fonctionnaire allemand dès 1934 : « Quiconque a l’occasion de l’observer sait que le Führer ne peut qu’avec beaucoup de difficulté ordonner du sommet tout ce qu’il entend exécuter tôt ou tard. Qui travaille, pour ainsi dire, en direction du Führer, a au contraire fait de son mieux, à sa place, dans la nouvelle Allemagne. [...] Très souvent, et en bien des endroits, il s’est trouvé des individus dans les années passées, pour attendre des ordres et des commandements. Hélas, il en ira probablement ainsi à l’avenir. Or, le devoir de tout un chacun est d’essayer, dans l’esprit du Führer, de travailler dans sa direction. Quiconque commet des erreurs s’en apercevra assez tôt. Mais qui travaille correctement en direction du Führer, suivant ses lignes et sans perdre de vue son objectif, recevra comme par le passé la plus belle des récompenses : celle d’obtenir un jour, soudain, la confirmation légale de son travail. » En d’autres termes, au dictateur de définir les objectifs, d’une manière ou d’une autre, et à ses agents de faire preuve d’imagination et de zèle dans leur mise en pratique, ce qui permet à Hitler de camoufler ses véritables responsabilités.
La biographie de Ian Kershaw, pour majeure qu’elle soit, n’est toutefois pas sans défaut. Son Hitler apparaît parfois incohérent, tantôt rusé, tantôt paresseux, tantôt hésitant, tantôt borné, bref cyclothymique, là où une analyse plus fine y verrait au contraire les traces - dégagées par Lucy Dawidowicz et Ron Rosenbaum - d’une intelligence aussi exceptionnelle que le serait son aptitude à la manipulation d’autrui. Par delà les progrès historiographiques que révèle son travail, Ian Kershaw peine parfois à prendre de la distance avec certaines interprétations historiques traditionnelles mais guère fondées. Deux exemples sont, à cet égard, révélateurs. Premièrement, l’ordre d’arrêt de Hitler de ses blindés devant Dunkerque le 24 mai 1940 est assimilé à tort à une décision hâtive et inconséquente, alors qu’elle faisait au contraire partie d’un plan visant à obtenir rapidement la paix avec la France et la Grande-Bretagne (voir à ce sujet les travaux de John Costello et François Delpla). Deuxièmement, la tentative de paix de Rudolf Hess, présentée comme un coup de folie de ce dernier en mai 1941, a été, au contraire, très vraisemblablement parrainée par Hitler, pour arracher à la Grande-Bretagne un traité préalablement à l’invasion de l’U.R.S.S. De même, la notion de « travail en direction du Führer », pour lumineuse qu’elle soit, ne suffit pas à expliquer totalement le mode d’action hitlérien, également basé sur la manipulation et une connaissance approfondie des mécanismes mentaux d’autrui, en quoi ces deux interprétations se complètement parfaitement.
En dépit de ses (rares) insuffisances liées sans doute à l’ampleur de cette œuvre gigantesque, la biographie de Ian Kershaw fait partie de ces ouvrages dont la lecture est indispensable pour qui veut connaître et comprendre la vie de ce dictateur et les ressorts de sa tyrannie. L’on n’insistera jamais assez sur la grande fluidité du récit, qui malgré sa taille, demeure constamment passionnant, même s’il se révèle être une odyssée dans l’enfer d’un esprit, d’un pays, d’une époque.
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