Exhumé des Archives nationales par Laurent Joly, le témoignage – le « rapport », faudrait-il plutôt écrire – du brigadier-chef des Renseignements généraux Louis Sadosky offre un éclairage particulier sur le système répressif allemand aux mains du RSHA (l’office de sécurité du Reich auquel appartenait la fameuse Gestapo). En effet, le policier des RG qu’était Sadosky a été arrêté à Paris début avril 1942 et transféré en Allemagne dans le cadre d’une obscure affaire d’espionnage impliquant un nationaliste polonais au service de l’Allemagne. Mais très vite, les homologues allemands de « Sado » s’aperçoivent qu’ils ont affaire à un collaborateur zélé qui, une fois de retour en France, continua d’ailleurs de jouer un rôle actif dans la traque des Juifs.
Le rapport inédit du brigadier-chef Louis Sadosky était destiné à ses supérieurs de la préfecture de police et détaille les cinq semaines passées par le policier dans la capitale du Reich. Il donne à voir les « méthodes » de l’appareil répressif allemand, l’arbitraire et la toute puissance de ce dernier. Si, lors de ses interrogatoires, Sadosky a subi d’indéniables pressions psychologiques, il semble ne pas avoir souffert de violences physiques… ce qui ne fut pas le cas de son collègue – le commissaire Christian Louit – arrêté en même temps que lui. Mis au secret au Polizeipräsidium de Berlin, Sadosky dit avoir beaucoup souffert du froid et de la faim et paraît avoir longtemps douté de pouvoir un jour regagner son pays.
Lié à un sous-officier qui lui fait visiter la capitale et améliore sensiblement son ordinaire, Sadosky apprend par sa bouche, lors de la visite d’un quartier juif et suite à une question du policier français sur la constitution d’un ghetto en Pologne, que « l’intention du Chancelier Hitler [est] celle de la destruction complète et à jamais de la race » ; le policier allemand ajoutant même que « dans le Gouvernement général, les Juifs ne vivent pas longtemps » (p. 138). Ainsi, au printemps 1942, un modeste sous-officier sait-il – ou pressent-il – les intentions réelles de son gouvernement. Etrangement, ce passage semble avoir échappé aux juges de Sadosky à la Libération. En effet, « preuve était faite que de 1942 à 1944, le responsable du "Rayon juif" aux RG avait arrêté des centaines de juifs dans les rues et les gares parisiennes en sachant parfaitement qu’ils étaient destinés à la mort » (p. 31).
Ce document passionnant et dérangeant ne serait rien sans l’appareil critique exhaustif rédigé par Laurent Joly. On pourra toutefois déplorer le choix de l’éditeur de renvoyer en fin de volume plutôt qu’en bas de pages l’ensemble de ces notes, ce qui rend la lecture plus difficile.
Possibilité de commander en ligne, sur le site des éditions du CNRS : CNRS Editions