Après le très intéressant La Guerre secrète de Hitler, le journaliste polonais Boguslaw Woloszanski se consacre à un chapitre plus large encore, et bien méconnu, de la Deuxième Guerre Mondiale : la guerre vue du côté de Staline. Démarrant le 22 juin 1941, l’ouvrage met en lumière les manoeuvres politiques et diplomatiques du "Petit Père des Peuples" pour sauver l’U.R.S.S. et consolider son propre pouvoir, avant d’étendre son propre impérialisme sur l’Europe orientale.
L’on réalise à la lecture combien le Kremlin a joué double jeu au cours du conflit, puisque menant des approches secrètes auprès du Reich pour négocier une paix humiliante en 1941, tout en se révélant paranoïaque envers les Alliés occidentaux qui ont pourtant, et très tôt, affirmé leur soutien à l’Union soviétique. Boguslaw Woloszanski montre bien que la stratégie de l’Armée rouge a largement découlé de tels impératifs. Il insiste également sur la nullité militaire du dictateur géorgien, qui a succombé à des crises de panique en 1941 et 1942, et qui s’est longtemps avéré incapable de s’adapter à la guerre éclair allemande, lui, l’adepte des calculs de longue durée, lui, le tisseur de toiles d’araignées meurtrières. L’auteur s’intéresse en outre aux politiques menées par les Alliés occidentaux à l’égard de "l’inconnue soviétique", qui n’a jamais cessé de les inquiéter, au plus fort des offensives allemandes quand Washington et Londres redoutaient un accord de paix de dernière minute entre Berlin et Moscou, et au plus fort de la contre-offensive russe lorsque cette dernière visait l’Europe de l’Est.
Le livre de Boguslaw Woloszanski possède les qualités et les travers du précédent : très bien écrit, dénotant un indéniable talent de vulgarisation, il s’avère en outre admirablement renseigné (ayant accès aux sources soviétiques), et très souvent perspicace. Le passage consacré à la "disparition" de Staline dans les dix premiers jours de l’invasion allemande est, ainsi, parfaitement crédible, de même que l’analyse d’ensemble de sa diplomatie, y compris même dans l’étude du comportement stalinien vis-à-vis de l’insurrection de Varsovie en août 1944 : le journaliste polonais a l’intelligence d’admettre que le tyran soviétique y avait cherché à susciter une révolution communiste, laquelle a été devancée par la Résistance non-communiste, qu’il a finalement abandonnée à son sort à la suite de l’arrêt de l’offensive de l’Armée rouge découlant de la très pugnace défense allemande, ce qui est réfuter la thèse selon laquelle Staline aurait interrompu ladite offensive tout en appelant Varsovie à s’insurger, pour prendre au piège ses rivaux politiques locaux.
En revanche, d’autres thèses ne convainquent pas, en particulier celle voulant que Staline aurait préparé, dans les années trente, une invasion de l’Europe, sachant que le pacte germano-soviétique de 1939 était censé, dans cette logique, lui permettre de fourbir ses armes (ce qui est méconnaître le contexte particulier de l’été 1939). Cependant, Boguslaw Woloszanski se rattrape en considérant que l’U.R.S.S. n’avait pas l’intention de démarrer une telle offensive en 1941, compte tenu de l’état d’impréparation de l’Armée rouge que Staline n’ignorait nullement : dans la mesure où une guerre avec l’Allemagne était à exclure cette année là, Staline s’acharnera à donner à Hitler des gages de bonnes volonté, tout en étant rassuré par de fausses informations distillées par l’espionnage nazi selon lesquelles le Reich n’avait pas l’intention de s’en prendre à la Russie mais entendait continuer la lutte exclusive contre l’Angleterre...
Le Choc des Tyrans se révèle ainsi l’un des ouvrages les plus stimulants parus en français sur le Front de l’Est ces dernières années. On l’a dit, il ne s’agit pas d’une histoire militaire, mais d’un exposé, chronologique et dynamique, d’une guerre secrète, parfois habile, parfois lamentablement erratique, que Staline a mené aussi bien pour servir ses intérêts propres que ceux de son idéologie.
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