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1940-1945 Années érotiques

Vichy ou les infortunes de la Vertu

Patrick Buisson

Que voilà un titre bien excitant pour un ouvrage d’Histoire ! Comme on sait, là où passe Thanatos, Eros n’est jamais loin. Le sexe et la Deuxième Guerre Mondiale n’ont guère fait l’objet d’études approfondies, mais n’en ont pas moins laissé une trouble fascination, matérialisée par certains films tels que Portier de Nuit. De fait, l’ouvrage de Patrick Buisson risque fort - heureusement - de séduire le grand public. Mais le réduire à un livre opportuniste serait réducteur. Nous avons affaire à un authentique ouvrage de recherche et d’analyse, affichant une réelle maîtrise du sujet que sert un brillant et entraînant style littéraire.

La défaite et l’Occupation ont en effet traumatisé la France, scindée en plusieurs zones d’occupation et une zone dite « libre » dirigée par le Maréchal Pétain. Ce traumatisme a été, notamment, sexuel. La masculinité française prenait des allures grivoises dans les années trente, et nos braves soldats, derrière la Ligne Maginot, n’avaient guère vu leur virilité mise en valeur : tandis que la propagande les filmait en train de garder les chèvres ou participer à la collecte des récoltes dans l’Est, certains s’inquiétaient de la diffusion incontrôlée du bromure, de la séparation des conjoints qui ouvrait la voie aux rivaux anglais ou, plus simplement, à une nouvelle baisse de la natalité. Le désastre balaie tout : les femmes prennent la route de l’exode, les maris absents passent pour de pitoyables vaincus, près de deux millions d’entre eux partant pour les camps de prisonniers du grand Reich.

De fait, les vainqueurs impressionnent. Le régime nazi ayant réussi à promouvoir un très efficace, sur le plan médiatique, culte du corps et de l’esthétique plastique, les soldats de la Wehrmacht, arrogants et fiers, tranchent sur nos pauvres trouffions réduits à l’état d’occupants... des Stalag et des Oflag. Tandis que l’élite homosexuelle ne sait plus que penser, le régime de Vichy, lui, décide de s’en inspirer, et, à son tour, promeut le corps, la culture physique, synonymes de renouveau. Le Maréchal, coureur de jupons s’il en est, incarne cette espèce de sauvegarde du phallus français : son éternelle jeunesse, sa canne, son uniforme, son apparente tranquillité, sa capacité à rassurer, autant d’éléments de nature à séduire le sexe faible, que d’aucuns n’assimilent pas uniquement au monde féminin.

Mais Vichy est en proie à de multiples contradictions. Voulant régénérer le mâle français, le régime peine à s’éloigner des icônes aryennes d’outre-Rhin. L’Etat français peine à assumer sa subliminale propagande sexuelle, dans la mesure où il s’efforce, dans le même temps, de revenir à un réel conservatisme censé contrôler le corps féminin et promouvoir la famille, au nom de la patrie que doit également reconstruire le travail. La lutte contre l’indécence, contre l’avortement, contre l’adultère, dissimule mal une réelle hypocrisie matérialisée par cette fascination trouble exercée par le corps allemand sur bien des collaborateurs et autres fascistes locaux, aussi bien que l’esprit de fête qui s’empare du Paris de la collaboration. Par ailleurs, nos gouvernants vichystes manifestent une réelle indulgence envers les prisonniers de guerre français qui, en Allemagne, font montre vis-à-vis des femmes allemandes « d’une saine et robuste virilité »...

Bref, Vichy stigmatise, Vichy accuse, Vichy punit les « comportements déviants », en particulier l’adultère (facilitée, chez les épouses, par le besoin de trouver des sources de subsistance alors que les époux sont détenus en Allemagne), mais ne traduit pas systématiquement ses paroles en actes : « la promesse d’une nationalisation du corps féminin n’a été que partiellement tenue dans sa fonction répressive. La frustration qui en résulte est en attente d’un exutoire qui s’accommode de plus en plus mal des faux-semblants et des subterfuges. » Bref, Vichy, en alimentant cette exaspération autour de la mise au pilori des comportements adultérins, joue avec le feu. « La machine à frustrations tourne à plein régime. Armé par l’exigence d’une répression largement insatisfaite, le bras des tondeurs qui s’emparera, quelques mois plus tard, du scalp des « mauvaises Françaises » aura la rigueur d’une « justice populaire », aveugle et expéditive. »

C’est qu’effectivement l’Occupation a remodelé, outre le territoire métropolitain, les attitudes et les lieux du plaisir. « Se jouant des règlements, s’aventurant hors des itinéraires balisés d’avant-guerre, le plaisir investit de nouveaux territoires dont le caractère insolite, incongru, déconcertant, n’est pas le moindre charme. Paradoxalement, le couvre-feu, le froid, la peur, les alertes, tous ces éléments du sinistre décor de l’Occupation s’additionnent pour produire une tension psychologique, une exacerbation sensorielle qui encouragent plus d’un à s’adonner à la volupté de l’instant. Pour beaucoup, ce sera une surprise que de découvrir que le climat anxiogène dans lequel baignent les Français recèle aussi des vertus érogènes. » La mode elle-même évolue : la beauté devient un objectif. Mais le pantalon féminin reste mal vu, et par Vichy (qui peine, décidément, à choisir entre séduction et rigorisme), et même par la Résistance. La femme, en assumant sa sexualité, en modifiant sa manière d’être, en se vêtant autrement, ne serait-elle pas en train d’acquérir son indépendance, facteur de désordre moral ? Bref, la tension suppose une évasion, aux formes variées, et parfois mal perçues.

Au final, ou plutôt en attendant la suite de ce volume remarquable, force est de constater que Patrick Buisson fait mouche. Les ambiguïtés de l’Occupation, maintes fois relatées par le passé, et avec quel talent, par des historiens tels que Robert Paxton ou Philippe Burrin, acquièrent ici un nouveau sens - celui, sans mauvais jeu de mots, du « plaisir des sens ». Compte tenu de l’importance revêtue par le sexe et les rapports conjugaux dans notre société, ici matérialisée par la tonte des « collaboratrices horizontales » qui constitue le côté obscur de la Libération, il importait d’en déterminer la topographie dans le contexte des années noires. De toute évidence, Patrick Buisson se trouve en bonne voie d’y parvenir.

Nicolas Bernard

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Titre : 1940-1945 Années érotiques. Vichy ou les infortunes de la Vertu
Auteur : Patrick Buisson
Editeur : Editions Albin Michel
Nombre de pages : 570
Publication : mai 2008
Prix : 24 €
ISBN : 978 2 226 18394 1

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